25 févr. 2016

"La laïcité battue en brèche à l’hôpital" (Le Figaro, 16 fév. 16)

"Les incidents, en majorité liés à l’islam, se multiplient depuis plusieurs années. Ils concernent des patients mais aussi des membres du personnel soignant. Face à l’approche prudente des directions d’hôpitaux, des chefs de service soulignent que la fermeté est souvent efficace.


Des parents qui récusent un pédiatre homme pour leur fillette de quelques jours seulement, des bénévoles catholiques qui s’invitent systématiquement chez tous les patients, des malades qui refusent de signer une autorisation de soins le jour du shabbat... Il est loin le temps où, à l’hôpital, les requêtes religieuses se résumaient à « pas de viande le vendredi » ! Alors que l’Observatoire de la laïcité s’apprête à publier son Guide de la laïcité à l’hôpital, les récriminations des patients apparaissent de plus en plus fréquentes et incongrues. Tout comme, d’ailleurs, les revendications des personnels. « On est dans une surenchère permanente, observe Isabelle Lévy, auteur de Menaces religieuses sur l’hôpital. Et pendant que des personnels hospitaliers s’épuisent dans d’interminables négociations avec les usagers, des vies humaines sont régulièrement mises en péril. » Ancienne secrétaire médicale à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), cette spécialiste des religions est aujourd’hui formatrice en milieu hospitalier. « S’il n’y avait pas de problèmes, je ne travaillerais pas !, lance-t-elle. Or mon agenda est déjà plus chargé qu’en 2015, et je suis désormais appelée jusque dans des petites bourgades paumées... »

Six questions gênantes sur le mouvement migratoire, par Tatiana Guturova

Tatiana Gutorova est correspondante de l’agence kazakhe Tengrinews en Serbie. Elle a suivi de près le mouvement migratoire qui a traversé le pays en été-automne 2015. Dans l’un de ses reportages, elle pose et se pose une série de questions simples au sujet de ce phénomène, de toute évidence orchestré à ses yeux. Nous avons traduit ce reportage parce qu’il est représentatif des interrogations de nombreux journalistes extérieurs à l’UE, ayant leur tête sur les épaules et délivrés du fantôme de l’autocensure. « Entrée libre aux outsiders » (Мигранты: Посторонним вход разрешен, Tengrinews, 6.11.2015). 

Je me rappelle le jour où je les ai aperçus pour la première fois à Belgrade. Une compagnie de jeunes gars s’était pointée dans un petit café belgradois. Ils semblaient sortir tout droit d’un magazine : coupes dans le vent, lunettes de prix, habits griffés.
— Réfugiés, a dit mon ami en les montrant de la tête.
J’ai renversé mon jus.
— Tu plaisantes ?
(…)

Chronique de Michaël Bar-Zvi du 25 février 2016

Sommes-nous à la veille d’un cessez-le-feu en Syrie après la conversation entre Poutine et Obama et l’annonce d’élections en avril prochain par Bachar el Assad ? Rien n’est moins sûr, car la situation sur le terrain se dégrade encore plus de jour en jour. La Russie a prévenu les États-Unis de son intention de survoler son territoire pour faciliter le travail de ses services de renseignements, tandis que la Turquie de son côté continue de menacer Moscou d’attaquer ses soldats aux abords de sa frontière et multiplie ses frappes contre les forces kurdes.

L’armée syrienne progresse dans la région d’Alep et reconquiert peu à peu une partie du territoire au prix de centaines de victimes civiles, alors que islamistes affiliés à Daech, Djabat el Nosra et Al Qaida commettent de sanglants attentats dans la banlieue de Damas. Face à cette spirale infernale, force est de constater que l’occident est impuissant et que l’Europe est incapable d’appliquer une politique commune.

La crise syrienne, avec ses conséquences géopolitiques, humaines, morales et économiques est sans aucun doute le révélateur ultime de l’échec du projet d’une Union européenne. La crise économique de 2008 avait fissuré l’Union européenne, la crise grecque avait agrandi un peu plus la faille, mais les guerres civiles en Irak, en Syrie et en Libye sont en train de la faire voler en éclats.

Face à l’arrivée des migrants en provenance de ces pays, chacun des Etats de l’Union agit selon ses intérêts, ses besoins, et ses craintes. Malgré les injonctions morales de diverses organisations humanitaires, les gouvernements européens ne sont pas en mesure de s’accorder sur l’attitude à adopter face à ce qui n’est plus une menace mais une réalité, dont les enjeux, on le comprend aujourd’hui, ne sont pas seulement économiques ou sociaux mais également culturels, voire civilisationnels.

Les événements de Cologne au mois de décembre ne sont qu’un prélude à ce qui peut arriver en Europe si la question des migrants n’est pas traitée en profondeur, à travers tous ses aspects. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir des gens et de faire preuve d’hospitalité ou de générosité, mais de s’interroger sur les valeurs fondamentales communes qui doivent être intégrées, comprises, et acceptées par les hôtes. L’Europe n’est pas simplement une auberge ou un refuge pour des personnes démunies, traquées ou malheureuses.

Interview de Pierre-André Taguieff

Interview de Pierre-André Taguieff par le journaliste Mauro Zanon pour le quotidien italien Libero (Milan), publiée partiellement le 6 juillet 2014, p. 16 (« Intervista al noto politologo francese »).
À partir du livre de P.-A. Taguieff, Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire, Paris, CNRS Éditions, 2014. 
 
 
1) Partons donc de votre dernier ouvrage, dans lequel vous dénoncez le processus de diabolisation du Front national à l'œuvre dans le paysage politico-médiatique. Quand ce processus a-t-il commencé et de quoi s’agit-il dans le détail? Et surtout quand la diabolisation du lepénisme est-elle devenue obsessionnelle au point de faire la fortune du Front national?
 
PAT. Commençons par une définition claire de la question. La diabolisation implique de réduire un individu ou un groupe à une manifestation du Mal ou à une incarnation du diable, et d’en tirer les conséquences pratiques, à savoir l’exclusion, voire l’élimination de l’entité diabolisée. Dans les systèmes totalitaires, la diabolisation des opposants se traduit par leur extermination physique. Dans les démocraties pluralistes, les adversaires diabolisés sont en principe exclus du jeu démocratique, mis à l’écart du système politique. La diabolisation constitue ainsi une méthode d’illégitimation d’un adversaire, d’un concurrent, d’un contradicteur, qui sont ainsi transformés en ennemis à la fois redoutables, méprisables et haïssables. En outre, diaboliser l’autre (l’opposant ou le différent), c’est  se classer soi-même dans la catégorie des représentants ou des combattants du Bien. C’est donc se donner une légitimité, voire une respectabilité à bon compte. Diaboliser est une pratique qui assure et entretient le confort intellectuel et moral du diabolisateur.
 
Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS (Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris)