20 août 2016

Turquie : les enjeux d'une purge, par Caroline Galactéros

Le monde est à feu et à sang, le Moyen-Orient est en plein chambardement stratégique, l'Europe est ensanglantée par une vague d'attentats inédite qui vise à provoquer la sidération des populations du continent et de leurs appareils dirigeants... Et, au même moment, des millions de personnes, prises d'une fièvre irrépressible, se lancent à corps perdu, par les villes et les campagnes du monde, à la recherche de petits êtres facétieux et virtuels, purs produits de réalité augmentée, les Pokémon, dissimulés dans les endroits les plus improbables ou choquants. Nulle limite à la vulgarité, à l'indécence ou au ridicule ; tout est jeu, et plus c'est absurde, plus l'on rit, au lieu de pleurer. Un trait caractéristique des grands dépressifs...


Notre monde serait-il au bord du burn-out ? Quoi qu'il en soit, ce grand écart entre le tragique planétaire d'une férocité extrême et l'insoutenable légèreté du non-être manifeste un inquiétant hiatus. Il marque aussi un stade avancé d'abrutissement de masse, de décérébration collective consentie et même jubilatoire. L'homo festivus dans toute sa splendeur et sa vacuité. Un renoncement individuel et collectif à soi-même qui vient donner du grain à moudre à l'ennemi, et peut-être demain, via la géolocalisation de masse permise par le jeu, lui fournira des occasions d'attentats… Un ennemi qui nous observe et trouve probablement ici un autre « argument » pour nous présenter à ses « recrues » comme une espèce dégénérée par sa mécréance, son matérialisme outrancier et son grégarisme festif. Des « recrues » mentalement faibles et dont certaines jouent elles-mêmes peut-être aussi à Pokémon go, mais qui croiront se racheter, échapper à « l'égarement » et à « la souillure » occidentale en libérant leur violence intérieure contre ces masses-cibles sans cervelle et comme offertes au sacrifice.

Le Parti des médias et l'intelligentsia méprisent la réalité, par Brice Couturier

FIGAROVOX. - De septembre 2011 à juin 2016, vous avez été chroniqueur et co-animateur dans Les Matins de France Culture. Que retenez-vous de ce quinquennat sur le plan intellectuel et politique ?
Brice COUTURIER. - Un quinquennat, oui, l'expression est bien trouvée. C'est d'ailleurs un principe de vie: je change d'activité tous les cinq ans. Ces cinq dernières années, j'ai donc écrit chaque jour un éditorial que j'ai lu le lendemain matin sur notre antenne de France Culture, afin de lancer le débat de la deuxième partie des Matins. Lorsque le directeur de l'époque, Olivier Poivre d'Arvor, m'a proposé ce défi, je lui ai fait remarquer que l'éditorialiste d'un journal, c'est quelqu'un qui reflète la ligne éditoriale de ce titre et qu'en ce qui me concerne, je me regardais comme assez décalé par rapport à celle de France Culture. Mais c'était précisément ma différence qui l'intéressait. Il souhaitait que je provoque l'invité des Matins, en lui balançant des idées susceptibles de le faire réagir. Là où l'exercice trouvait ses limites, c'est que je n'étais pas toujours autorisé à répondre à l'invité - notamment lorsqu'il démolissait mon papier. Sans doute fallait-il que le tenant du «politiquement correct» conserve le dernier mot… J'apparaissais ainsi comme un trublion qu'on sort de sa boîte, afin de provoquer un peu, mais qu'on s'empresse de faire taire lorsqu'il a joué son rôle afin que tout rentre dans l'ordre. Dommage, car j'ai travaillé sérieusement chaque sujet de manière à pouvoir poursuivre la discussion en m'appuyant sur des faits.

Un des très rares journalistes relevant l'honneur de cette profession

Ce qui m'a frappé dans les débats des dernières années, c'est la difficulté avec lesquels ils sont parvenus à émerger. Car les plus importants d'entre eux portent précisément sur les sujets dont le «Parti des médias» - pour reprendre l'expression créée par Marcel Gauchet - tente d'empêcher l'évocation… Il y a comme ça, à chaque époque, des problèmes vitaux qui forment comme un angle mort du débat public. Ce sont précisément ceux qui vont décider de l'avenir. En 1936, après la remilitarisation de Rhénanie par Hitler, dans la plupart des médias français, il était presque impossible d'évoquer la perspective d'une guerre avec l'Allemagne. Tous les gens de bien étaient furieusement pacifistes… On trouverait bien un terrain d'entente avec le chancelier allemand, disaient-ils. Mais dans les cafés et les salons, on ne parlait que de ça.