29 avr. 2017

Le Golan bouge, par Jean Tsadik

Depuis longtemps, plus de deux ans, la situation sur le plateau du Golan était plutôt figée. Israël protégeait jalousement sa frontière -- en fait, la ligne de séparation des forces Alpha -- observant les belligérants syriens. En face, les forces gouvernementales et leurs alliés iraniens et libanais du Hezbollah, augmentés de quelques dizaines de Druzes syriens favorables au régime d’Assad, d’une part, et le Front du Sud, une mosaïque hétéroclite de pas moins de soixante organisations, de l’autre, se livraient à une guerre de positions, incapables, ni les uns ni les autres, de forcer la décision militaire.
 
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Service cartographique © Metula News Agency
En vert les positions du Front du Sud, en rouge, celles de l’Armée gouvernementale
 
Pendant que l’aviation du régime bombardait les villes tenues par la rébellion à coups de barils d’explosifs, le Front du Sud s’était emparé de la quasi-totalité de la frontière avec Israël. Hormis une zone contrôlée par des partisans de l’Etat Islamique au sud du plateau, dans le secteur des trois frontières, ainsi que quatre kilomètres à proximité du mont Hermon, qui demeurent entre les mains de l’Armée régulière.
 
Israël subvenait aux besoins les plus urgents des insurgés en matière d’assistance médicale et de nourriture, et en transférant à la rébellion les armes achetées par des pays arabes et, par intermittence, par les Etats-Unis.
 
Chaque fois qu’un obus tombait en territoire israélien, Tsahal ripostait -- c’est encore arrivé il y a une semaine --, en prenant soin de détruire la batterie d’artillerie qui avait tiré le projectile. A de rares reprises, des avions ennemis qui s’approchaient de trop près de la frontière ont été immédiatement abattus. Sauf quand les appareils étaient russes et qu’ils s’étaient aventuré dans notre ciel - volontairement ou non, allez savoir, les pilotes de Poutine ont de vraies lacunes en matière de navigation ! -, auquel cas, en leur parlant à la radio dans leur langue maternelle, nos contrôleurs aériens les remettaient dans le bon chemin sans coup férir.
 
En d’autres occasions, l’Armée israélienne est intervenue par des frappes ciblées contre des véhicules ou des positions d’une force spéciale qui comprend des Syriens, des Iraniens, des Hezbollanis et des Druzes. Plusieurs généraux iraniens et les plus hauts responsables militaires du Hezb y ont laissé leur peau avant qu’ils ne puissent réaliser les opérations qu’ils ourdissaient. L’archi-terroriste libanais Samir Kountar, qui chapeautait ces activités pour les Iraniens et le Hezbollah, s’est fait cueillir en décembre 2015 par un missile dans un appartement de Damas où il se croyait en sécurité.
 
La situation que je viens de décrire brièvement prévaut encore, mais plusieurs choses sont en train de changer. D’abord au niveau humanitaire : l’Etat hébreu ayant autorisé des réfugiés syriens à s’établir à trente mètres de l’épais grillage qui marque sa frontière. Il s’agit d’un village de quelques dizaines de tentes, situé au sud du Moshav (village semi-collectiviste) d’Aloneï Habashan (voir carte).
 
Des volontaires de la société civile israélienne fournissent aux habitants syriens de la nourriture, des tentes et des produits de première nécessité. De plus, les plus proches voisins syriens des réfugiés appartiennent au village circassien de Bariqa (ou al Bariqa). Ils sont eux-mêmes des ex-réfugiés du sud de la Russie, chassés par les tsars, chrétiens à l’origine et convertis à l’islam par les Ottomans en échange du droit de s’implanter dans ce qui est aujourd’hui la Jordanie, Israël et la Syrie. En Israël, où ils ont établi deux villages, ils sont des citoyens exemplaires, qui remplissent tous leurs devoirs, y compris celui d’accomplir leur service militaire. L’un d’entre eux, Bibras Natkho, est l’un des piliers de l’équipe nationale israélienne de football.  
 
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Le village de tentes des réfugiés syriens, adossé à la frontière israélienne

A Bariqa, ils ont conservé leur sens de l’hospitalité au cours des ans et cultivent les valeurs pacifiques. De sorte que même durant les conflits les plus durs du passé entre Damas et Jérusalem, ils ont veillé à garder des relations sereines avec Aloneï Habashan, distant uniquement de quelques centaines de mètres. On peut également avancer que, dans cette Syrie où les minorités sont régulièrement mises à rude épreuve, les Circassiens considéraient Israël comme une sorte de police d’assurance sur la vie.
 
En tout état de cause, les réfugiés du village de tentes sans nom n’ont rien à craindre de Bariqa, bien au contraire, et leur nombre va sans cesse croissant, suscitant l’irritation du pouvoir et de ses complices.  
 
Cette semaine, comme on le distingue sur une photo (ci-dessous) prise à partir de la Syrie, Tsahal a procédé à une incursion de quelques centaines de mètres en territoire ennemi pour permettre à des officiers de traverser le grillage et de venir s’entretenir de vive voix avec les réfugiés. Les objectifs consistaient à établir une liste de leurs besoins, à faire plus ample connaissance avec les responsables, à fixer des règles de cohabitation et de communication, et à s’assurer que des éléments hostiles ne s’étaient pas mélangés aux réfugiés.
 
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Deux chars israéliens en Syrie

Durant la même semaine, l’une de nos équipes de reporters a tenté de s’approcher du village de tentes, mais elle en a été empêchée par l’Armée, qui a bouclé toutes les routes et les sentiers qui conduisent aux réfugiés. Durant cette tentative, nos camarades ont fortuitement essuyé plusieurs tirs d’obus des soldats d’Assad, dont certains n’explosant qu’à quelques centaines de mètres de leurs Jeeps.
 
L’aspect humanitaire de cette nouvelle implantation coïncide avec plusieurs préoccupations stratégiques communes aux gouvernements israélien et jordanien. Celle qui prédomine veut qu’il est préférable de s’occuper des réfugiés chez eux que de les accueillir chez soi. Surtout pour des "petits" pays comme l’Etat hébreu et la monarchie hachémite. Dans cette dernière, ils sont déjà 1.4 millions, pour une population indigène de dix millions de personnes. Ils coutent annuellement au royaume pas moins de 2.5 milliards de dollars, soit 6% du produit intérieur brut. De plus, dans ce pays démographiquement instable, dirigé par une petite minorité de descendants de bédouins et comptant de nombreux groupes hostiles au pouvoir, ainsi qu’une menace représentée par l’islam radical, l’hébergement des réfugiés pose problème.
 
Quant à Israël et à ses 8.6 millions d’habitants, depuis le début de la Guerre Civile chez son voisin, il n’a reçu que des Syriens malades ou blessés, afin de les soigner et de les renvoyer chez eux une fois rétablis. Pour Jérusalem, il n’est pas question de modifier la proportion entre Juifs et Arabes par un afflux massif de musulmans sunnites.
 
En tenant compte de ces facteurs, on comprend aisément pourquoi le Roi Abdallah et le Premier ministre Binyamin Netanyahu envisagent depuis un certain temps déjà d’instaurer une zone sécurisée pour les réfugiés dans le Golan, quitte à en prendre soin sur place.
 
Cette préoccupation se marie à ravir avec la volonté de maintenir les alliés de Bashar al Assad, le Hezbollah et l’Iran, le plus loin possible de leurs frontières. Et ce souci a encore grandi avec les victoires remportées par le régime dans l’ombre l’intervention russe. La politique ne connaissant pas de situation de vide, Téhéran est fortement tenté d’avancer ses pions en direction de ses ennemis israélites et sunnites ; ne serait-ce que pour se trouver dans leur proximité en cas d’attaque contre l’Iran, et de pouvoir répliquer en palliant le manque d’armes fiables à longue distance par  des missiles de courte portée, l’artillerie, et les fantassins, dont il dispose en très grand nombre.
 
L’idée des Jordaniens et des Israéliens consiste à armer, conseiller et renforcer les entités fréquentables parmi celles qui composent le Front du Sud. Non seulement il en existe, mais elles sont déjà en contact avec Amman et Jérusalem, pratiquant un dialogue pragmatique et efficace.
 
Avec l’aide des Etats-Unis et des pays arabes, entièrement conquis par le projet, il s’agirait de repousser l’Armée alaouite et ses alliés, en rouge sur la carte, dans un premier temps du saillant qui conduit de Damas presque jusqu’à la frontière jordanienne, le long de l’autoroute M5. Et ensuite, sans toucher au Jabal Druze (la montagne des Druzes), ce qui générerait des troubles aussi graves qu’inutiles en Israël avec l’influente minorité druze locale, d’occuper et de sécuriser tout le Golan syrien, jusqu’à une vingtaine ou une trentaine de kilomètres au sud de Damas.
 
Les bénéfices d’une telle opération seraient multiples : relocaliser les réfugiés, éloigner les ennemis irréductibles, imprimer une pression constante sur le régime, ce qui ne peut être que favorable au moment où les négociations réelles concernant l’avenir de la Syrie s’ouvriront, et s’assurer de bonnes relations avec la population qu'on aura aidée, qui continuera, dans sa majorité, à demeurer dans le Golan, et qui restera longtemps tributaire de l’aide des pays arabes, de celle de Washington et des Occidentaux, et du rôle de voisins attentionnés et compréhensifs de la Jordanie et d’Israël.
 
Autre avantage appréciable, dans cette guerre de religion qui ne dit pas son nom, les sunnites et leurs adversaires chiites et alaouites ne sont pas miscibles, ce qui réduit quasiment à néant le risque de renversement d’alliances et de trahisons.
 
Lire la suite sur le site de la Mena : 
http://www.menapress.org/le-golan-bouge-info-012904-17.html

Un procès essentiel, un film salutaire, par Allegra

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«Dans la salle de déshabillage », David Olère, 1946- Lavis et encre de Chine sur papier
Musée des Combattants des Ghettos, Galilée, Israël
J’ai vu, hier, le film Denial (en français : Le procès du siècle) récemment sorti sur les écrans bruxellois. J’avais entendu et lu des critiques élogieuses du film dont celle-ci du critique de la RTBF Hugues Dayez :
"Le dramaturge anglais David Hare, scénariste de "Procès du siècle" (titre anglais "Denial"), a  réussi un tour de force : résumer les temps forts, dans un film de deux heures, d’un procès très complexe qui s’est étalé sur plusieurs mois. Le film montre aussi les coulisses et les préparatifs de ce procès, dont une scène décisive d’une visite d’Auschwitz par Deborah Lipstadt (Rachel Weisz, émouvante) et son avocat Richard Rampton (Tom Wilkinson, excellent). Le résultat est passionnant, et d’une rare intelligence… A une époque où les fake news abondent, où l’extrême-droite [NdA : mais pas seulement. Des individus d'extrême gauche, voire des systèmes étatiques entiers (Iran)] brandit régulièrement des thèses négationnistes, "Le procès du siècle" est plus qu’un bon film, c’est un film salutaire."

Le multiculturalisme, fruit d’un tiers-mondisme dévoyé, par André Versaille

Le droit à la différence, c’est la différence des droits.

« Est Français toute personne qui adhère aux valeurs de la République », déclarait le constituant de 1793. Proclamation d’ouverture envers les étrangers qui voulaient rejoindre les révolutionnaires, mais à la condition expresse d’adhérer aux valeurs de la République. Une telle déclaration dans de tels termes et conditions est-elle insupportable ?

 

L’assimilation diabolisée

 

Aujourd’hui, deux conceptions sur ce que devrait être la société française s’affrontent, et cette opposition transcende le clivage gauche/droite. Les multiculturalistes se disent ouverts et partisans de la diversité et considèrent l’immigration comme une chance pour le pays. Ils jugent les antimulticulturalistes bloqués dans la vision d’une France monolithique, homogène, fermée à toute évolution, et coincés dans leur refus de réfléchir aux mutations récentes de la société française ; ils leur reprochent d’en rester à la conception d’une identité collective immuable ; enfin, ils établissent un rapprochement idéologique entre les positions des tenants d’une France laïque et républicaine « à l’ancienne », et les thèses de la « droite décomplexée » voire de l’extrême-droite.

Or, bien des intellectuels ainsi vilipendés comme néoréacs, ne prônent pas une France identitaire blanche, ils défendent le modèle assimilateur de la IIIe et IVe République qui avait finalement plutôt bien fonctionné. Il s’agit pour ces républicains de préserver un ensemble commun, mais au sein d’un cadre qu’ils estiment historiquement légitime, à partir duquel les minorités culturelles pourraient tout à fait trouver leur place et exprimer des différences de sensibilités, d’histoires et de cultures.