10 août 2017

La laïcité battue en brèche par l’antiracisme, par André Versaille

La laïcité, si elle est négociable, meurt.
Boualem Sansal

Nous, qui avons tant milité pour l’extension de nos droits, voilà que, au nom d’un antiracisme complaisant à l’égard des islamistes, nous ne cillons pas devant le rétrécissement des libertés que des fondamentalistes veulent imposer aux musulmans. Que penser de cet étrange rapprochement entre ces nouveaux antiracistes et les intégristes, ligués contre les démocrates laïcs ? Un antiracisme qui appelle de ses vœux une laïcité « plurielle », « ouverte », qui devrait refermer ce que Tariq Ramadan appelle une « étape de la tradition française », à savoir la séparation du religieux et de l’État pour s’adapter à l’islam qui, « dans son essence », « marie la sphère privée et la sphère publique »[1].

Ce sont les associations musulmanes qui sont de loin les plus bruyamment hostiles à la laïcité et à la liberté des femmes.

C’est entendu, la laïcité à la française est une exception culturelle. Après les tueries des journalistes de Charlie hebdo, les Français lambda qui ne s’étaient guère posés de questions à ce sujet se sont étonnés de constater que, dans leur majorité, les Anglo-Saxons jugeaient insupportable, discriminante et même raciste cette laïcité indulgente à la diffusion de caricatures offensantes pour les religieux musulmans. Si les médias anglo-saxons n’ont pas voulu publier la couverture du numéro des rescapés de Charlie, ce n’est pas nécessairement par lâcheté, comme beaucoup en France l’ont dit, mais parce que cette façon de voir est hors de leur culture. La critique anglo-saxonne s’explique probablement du fait de leur peu de familiarité avec la culture satirique française qui remonte aux fabliaux, passe par Rabelais et les mazarinades, pour se développer plus près de nous dans une presse satirique où s’illustrèrent Le Charivari de l’époque Louis-Philippe, puis, au début du XXe siècle, L’Assiette au beurre, et aboutit à Charlie. Cet esprit et cet humour sont sans doute trop spécifiquement français pour pouvoir s’exporter en dehors de la France et de ses deux protectorats intellectuels, Bruxelles et Genève. Quant aux populations musulmanes, de manière générale, la satire antireligieuse étant carrément absente de leur champ mental, et sa provocation inimaginable, le décalage culturel est encore beaucoup plus violent. On voit mal un écrivain musulman écrire qu’il « conchie la Mosquée » comme nos surréalistes se plaisaient à « conchier l’Église ». 

Le directeur exécutif du CCIF Marwan Mohammad nous dit que « le mot de laïcité est invoqué en conjonction avec l’islam ». C’est souvent exact, mais pour la raison évidente que ce sont les associations musulmanes qui, aujourd’hui, sont de loin les plus bruyamment hostiles à la laïcité et à la liberté des femmes.


Régis Debray considère que la laïcité à la française ne sera vraisemblablement jamais transmissible au monde musulman. Je ne sais. Sans doute au monde musulman qui refuse de s’ouvrir au monde non musulman. Mais les musulmans de France ? Lisons encore Tahar Ben Jelloun : « L’islam est un dogme […]. On ne peut pas le réformer. En revanche, les musulmans peuvent s’adapter et adapter leur culte à des situations politiques de diverses tendances. C’est pourquoi, bien sûr, l’islam, quand il est compris intelligement, est parfaitement compatible avec la démocratie. […] Encore faut-il que les musulmans placent le respect des lois de la République avant leur religion. Il y a eu quelques tentatives, mais nous sommes loin d’être parvenus à définir les termes d’un islam […] tranquille, vécu dans la sphère privée, respectant les lois du pays… Quand, par exemple, un homme qui accompagne sa femme aux urgences d’un hôpital refuse que le médecin qui doit l’ausculter soit un homme, il se comporte de façon inadmissible. […] De même pour ces parents qui interdisent à leurs filles de faire de la gymnastique à l’école au prétexte que les vêtements de sport laissent apparaître leurs formes. […] Il est inadmissible également que l’on prie dans la rue, au risque de perturber l’ordre public, ou encore de réclamer des piscines non mixtes[2]. »

Quoi qu’il en soit, ayant décrété notre laïcité française insultante pour les musulmans, notre nouvel antiracisme nous a amené à la réévaluer. Du coup, elle nous a semblée étroitement francocentriste, et nous n’arrivons même plus à nous retrouver, entre nous, sur une définition minimale commune de son principe qui est la liberté de croyance pour chacun, le refus de subordonner la loi civile aux commandements de quelque religion que ce soit, et la préservation de l’espace public de l’influence du religieux. Rappelons le texte de la Constitution : « Le cadre laïque se donne les moyens de faire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convictions au lieu de les juxtaposer en une mo­saïque de communautés fermées sur elles ­mêmes et mutuellement exclusives. »

Instaurée sur la conviction qu’elle est le seul remède au fanatisme (historiquement, les religions – surtout les monothéistes – ont souvent été un facteur de division à l’intérieur d’une même societé, et même de guerre civiles), et qu’elle permet, à ceux qui le veulent, de se libérer des identités enfermantes, cette laïcité fait fondamentalement partie de la culture républicaine qui autorise le blasphème. Que cette laïcité puisse être un bouclier contre le fanatisme religieux, un moyen de cohésion sociale et surtout un projet émancipateur, les résistants musulmans de France – mais aussi d’Algérie, du Maroc et d’ailleurs dans le monde musulman – en sont bien plus conscients que nous. Boualem Sansal le montre à suffisance dans son Gouverner au nom d’Allah[3]. Il n’est pas le seul. Dans un article publié dans le Huffington Post, la réalisatrice et scénariste franco-marocaine, Bouchera Azzouz écrit : « Pilier fondamental de notre République, la laïcité est par excellence l’outil pratique du vivre ensemble. La laïcité […] n’est pas en cause dans les problématiques liées à l’intégration bien au contraire, elle est la condition sine qua non, pour ne pas dire la garantie qui permet à chacun de trouver sa place au sein de la République, quelque soient ses origines, sa religion, ses croyances. Remettre en question les valeurs fondatrices de la République, c’est mettre en péril la cohésion sociale, et par là même contredire notre conception républicaine de l’intégration[4]. »

[1] Voir Eric Conan, « Ce que l’on n’ose pas dire », L’Express 12 septembre 2002.
[2] Tahar Ben Jelloun, Le Terrorisme expliqué à nos enfants, Paris, Le Seuil, 2016.
[3] Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah, Paris, Gallimard, 2013.
[4] Bouchera Azzouz, « Laïcité: avoir le courage de regarder en face la problématique de la relégation sociale », Huffington Post, 16 décembre 2013 C’est entendu, la laïcité à la française est une exception culturelle. Après les tueries des journalistes de Charlie hebdo, les Français lambda qui ne s’étaient guère posés de questions à ce sujet se sont étonnés de constater que, dans leur majorité, les Anglo-Saxons jugeaient insupportable, discriminante et même raciste cette laïcité indulgente à la diffusion de caricatures offensantes pour les religieux musulmans. Si les médias anglo-saxons n’ont pas voulu publier la couverture du numéro des rescapés de Charlie, ce n’est pas nécessairement par lâcheté, comme beaucoup en France l’ont dit, mais parce que cette façon de voir est hors de leur culture. La critique anglo-saxonne s’explique probablement du fait de leur peu de familiarité avec la culture satirique française qui remonte aux fabliaux, passe par Rabelais et les mazarinades, pour se développer plus près de nous dans une presse satirique où s’illustrèrent Le Charivari de l’époque Louis-Philippe, puis, au début du XXe siècle, L’Assiette au beurre, et aboutit à Charlie. Cet esprit et cet humour sont sans doute trop spécifiquement français pour pouvoir s’exporter en dehors de la France et de ses deux protectorats intellectuels, Bruxelles et Genève. Quant aux populations musulmanes, de manière générale, la satire antireligieuse étant carrément absente de leur champ mental, et sa provocation inimaginable, le décalage culturel est encore beaucoup plus violent. On voit mal un écrivain musulman écrire qu’il « conchie la Mosquée » comme nos surréalistes se plaisaient à « conchier l’Église ». 

Le directeur exécutif du CCIF Marwan Mohammad nous dit que « le mot de laïcité est invoqué en conjonction avec l’islam ». C’est souvent exact, mais pour la raison évidente que ce sont les associations musulmanes qui, aujourd’hui, sont de loin les plus bruyament hostiles à la laïcité et à la liberté des femmes.

Régis Debray considère que la laïcité à la française ne sera vraisemblablement jamais transmissible au monde musulman. Je ne sais. Sans doute au monde musulman qui refuse de s’ouvrir au monde non musulman. Mais les musulmans de France ? Lisons encore Tahar Ben Jelloun : « L’islam est un dogme […]. On ne peut pas le réformer. En revanche, les musulmans peuvent s’adapter et adapter leur culte à des situations politiques de diverses tendances. C’est pourquoi, bien sûr, l’islam, quand il est compris intelligement, est parfaitement compatible avec la démocratie. […] Encore faut-il que les musulmans placent le respect des lois de la République avant leur religion. Il y a eu quelques tentatives, mais nous sommes loin d’être parvenus à définir les termes d’un islam […] tranquille, vécu dans la sphère privée, respectant les lois du pays… Quand, par exemple, un homme qui accompagne sa femme aux urgences d’un hôpital refuse que le médecin qui doit l’ausculter soit un homme, il se comporte de façon inadmissible. […] De même pour ces parents qui interdisent à leurs filles de faire de la gymnastique à l’école au prétexte que les vêtements de sport laissent apparaître leurs formes. […] Il est inadmissible également que l’on prie dans la rue, au risque de perturber l’ordre public, ou encore de réclamer des piscines non mixtes[2]. »

Quoi qu’il en soit, ayant décrété notre laïcité française insultante pour les musulmans, notre nouvel antiracisme nous a amené à la réévaluer. Du coup, elle nous a semblée étroitement francocentriste, et nous n’arrivons même plus à nous retrouver, entre nous, sur une définition minimale commune de son principe qui est la liberté de croyance pour chacun, le refus de subordonner la loi civile aux commandements de quelque religion que ce soit, et la préservation de l’espace public de l’influence du religieux. Rappelons le texte de la Constitution : « Le cadre laïque se donne les moyens de faire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convictions au lieu de les juxtaposer en une mo­saïque de communautés fermées sur elles ­mêmes et mutuellement exclusives. »

Instaurée sur la conviction qu’elle est le seul remède au fanatisme (historiquement, les religions – surtout les monothéistes – ont souvent été un facteur de division à l’intérieur d’une même societé, et même de guerre civiles), et qu’elle permet, à ceux qui le veulent, de se libérer des identités enfermantes, cette laïcité fait fondamentalement partie de la culture républicaine qui autorise le blasphème. Que cette laïcité puisse être un bouclier contre le fanatisme religieux, un moyen de cohésion sociale et surtout un projet émancipateur, les résistants musulmans de France – mais aussi d’Algérie, du Maroc et d’ailleurs dans le monde musulman – en sont bien plus conscients que nous. Boualem Sansal le montre à suffisance dans son Gouverner au nom d’Allah[3]. Il n’est pas le seul. Dans un article publié dans le Huffington Post, la réalisatrice et scénariste franco-marocaine, Bouchera Azzouz écrit : « Pilier fondamental de notre République, la laïcité est par excellence l’outil pratique du vivre ensemble. La laïcité […] n’est pas en cause dans les problématiques liées à l’intégration bien au contraire, elle est la condition sine qua non, pour ne pas dire la garantie qui permet à chacun de trouver sa place au sein de la République, quelque soient ses origines, sa religion, ses croyances. Remettre en question les valeurs fondatrices de la République, c’est mettre en péril la cohésion sociale, et par là même contredire notre conception républicaine de l’intégration[4]. »

[1] Voir Eric Conan, « Ce que l’on n’ose pas dire », L’Express 12 septembre 2002.
[2] Tahar Ben Jelloun, Le Terrorisme expliqué à nos enfants, Paris, Le Seuil, 2016.
[3] Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah, Paris, Gallimard, 2013.
[4] Bouchera Azzouz, « Laïcité: avoir le courage de regarder en face la problématique de la relégation sociale », Huffington Post, 16 décembre 2013

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