8 oct. 2017

Godard n’existe plus, par Anne-Sophie Nogaret

[Les quelques films de Godard que je me suis infligés il y a bien longtemps furent des pensums d'un bout à l'autre. Mais c'est parce que je n'avais rien compris, forcément. Surtout je n'oublie pas l'antisiomitisme du bonhomme qui croit encore -- comme du reste un quart de la population européenne -- à cet argument de la dernière perversité : “ Les Juifs font aux Arabes ce que les nazis ont fait aux Juifs”. L'argument suprême, la falsification censée réduire à quia les opposants à la cause du valeureux peuple immémorial (bien qu'inventé en 1964) et génocidaire. Sur le sujet de l'antisiomitisme du " génie ", on peut lire ceci -ndlr]

 

Le Redoutable, le cruel biopic d’Hazanavicius a bien sûr indigné les gardiens du temple godardien. Qu’importent leurs rappels au règlement, le mythe est plus que fissuré et l’œuvre du maître passablement oubliée.

L’art de Godard est moins le cinéma que l’aphorisme péremptoire à visée d’intimidation, le « truc » stylistique répété, la citation tous azimuts, le caméo artistico-littéraire, bref, l’exhibition infantile d’un bagage culturel plutôt que sa réinvention artistique

À la fin des années 1980, je croisai sur les bancs de la Sorbonne de curieux jeunes gens. Ils hantaient les salles d’art et d’essai, la Cinémathèque. Ils se coiffaient, s’habillaient, se disputaient comme on le faisait dans les films de ceux qu’ils rêvaient d’être et qui auraient pu être leurs parents (parents un peu âgés tout de même) : les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Certains versaient dans la critique. D’autres scénarisaient. Ils voulaient faire des films. Leur panthéon cinématographique et personnel avait son Zeus (je n’ose écrire son Jupiter) : Jean-Luc Godard.

 

Le « génie » obligé

 

Ah, Godard, quel génie, affirmaient-ils comme une évidence. Leur assurance me mettait mal à l’aise : avais-je donc loupé quelque chose ? Étais-je obtuse ? Car des films du génie, je n’avais finalement apprécié – et encore, moins par goût que par souci de convenance et d’accommodement culturel à mes fréquentations – que quelques clichetons grand public : le cul et la voix de Bardot posés sur la musique de Delerue, Chantal Goya fort mignonne dans Masculin Féminin, Léaud s’exclamant « oh yes, jolie poitrine ! », Jean Seberg vendant le New York Herald Tribune, Anna Karina clamant son ennui sur une plage. Des films de Godard, je ne pensai rien pour une raison très simple : hormis les lieux communs cités plus haut, je n’en gardai aucun souvenir… Ainsi, pariant sur le fait que le jeu n’en valait peut-être pas la chandelle, je classai le dossier Godard et perdis de vue les jeunes gens.

Presque trente ans plus tard, la vision du dernier film d’Hazanavicius fit ressurgir le cinéaste suisse du placard où je l’avais remisé. Et, d’une certaine façon, il m’a permis d’y voir plus clair : en voyant Le Redoutable, je me suis dit que mon inappétence pour l’œuvre du génie Godard tenait certainement à la personnalité de l’homme. Car Hazanavicius a fait des « paradoxes » de Godard, comme il dit pudiquement, l’objet du Redoutable, et ce qu’on en voit n’est pas joli-joli : bourgeois jouant les rebelles, gratuitement insultant envers les faibles et soumis envers les plus violents, prétendant œuvrer pour le bien d’un peuple que fondamentalement il méprise (et il semble bien que ce soit là l’essence même de son rapport aux autres), luttant contre un air du temps qu’il entend surtout initier, beau parleur idéologue adepte des coups bas personnels, haïssant la mode et tellement à la mode. À ce compte, ce ne sont plus des paradoxes mais les contradictions d’un dingue. Ou d’un pervers. J’en ai conclu que l’art de Godard était moins le cinéma que l’aphorisme péremptoire à visée d’intimidation, le « truc » stylistique répété, la citation tous azimuts, le caméo artistico-littéraire, bref, l’exhibition infantile d’un bagage culturel plutôt que sa réinvention artistique.

Je pensai avoir enfin définitivement réglé le cas du génie, caractériel, virtuose de la formule et de la poudre aux yeux snobinarde. Mon problème de mémoire s’expliquait : les films de Godard, c’était du vide parsemé de quelques clins d’œil entendus. Or, du vide par définition, on ne retient rien. J’étais bien soulagée. Et puis paf, l’accident bête : quelques lignes de Jacques Mandelbaum dans Le Monde ont suffi à me replonger dans les affres de l’incertitude. Lisons : « C’est une chose, enfin, de montrer les mauvais côtés d’un homme, c’en est une autre de minorer ce qui le grandit : le désir d’un monde plus juste, le courage du renoncement, la recherche constante de la réinvention. » Et voilà. Tout était à refaire : j’avais confondu l’homme et l’artiste. Comme une idiote ignorant que l’art est par essence révolutionnaire, que la dé(con)struction est préférable à la création, que le militantisme est une garantie de valeur artistique, j’avais bourgeoisement usé de psychologisme, occultant (par conscience de classe sans aucun doute), la dimension éminemment politique de l’œuvre godardienne. Et par là même sa dimension artistique, puisque, tout comme la révolution est permanente, l’art est toujours politique. Misère de moi.

 

Adieu Godard

 

En pleine méditation sur la question ainsi reposée, le jour où se déroulaient les premiers défilés contre la loi Travail (écho automnal des manifs de Mai 68 montrées dans Le Redoutable), je lus étalée au marqueur rouge sur une affiche de l’armée française la phrase suivante : « Militaires, payés pour tuer ». « CRS SS », rétorquai-je in petto. Il n’y avait donc pas que Mandelbaum et les sorbonnards de ma jeunesse qui se croyaient encore à l’époque bénie du baby-boom. Et si les thuriféraires de Godard, comme l’auteur anonyme du slogan étalé sous mes yeux, avaient surtout un problème avec le temps qui passe ? Car le temps, marqueur de réalité, permet aussi de trier le bon grain artistique de l’ivraie.

Les jeunes générations allaient pouvoir me renseigner : considéreraient-elles, à l’instar de J. Mandelbaum, Godard comme « un géant du cinéma » à la « carrière admirable » ? Je me suis souvenu d’un atelier d’écriture animé par une journaliste des Cahiers et membre du jury de la Femis (hum hum). Les jeunes candidats à la prestigieuse école de cinéma, s’ils avaient à peu près compris que le nom de Godard, synonyme de la sainte Nouvelle Vague, faisait bicher leur future correctrice, avaient été bien en peine d’en citer un seul film. Il n’est pas certain qu’ils en aient vus. Une élève en prépa Arts déco, grandie au Quartier latin : « Pour ma part, j’ai vu deux de ses films, en streaming. Je pense que, pour mes copains de classe, Godard est un nom connu, une sorte de référence obligée, mais qu’ils le croient mort depuis un bail. » Chez mes élèves de province, le verdict fut sans appel : Godard est absolument inconnu au bataillon. Reste que c’est un film d’Hazanavicius que va voir le public. En reprenant les coquetteries du génie (regards caméra, adresses au spectateur, décadrages, images en négatif, etc.), il montre que c’est peut-être à cela que se résume son œuvre. Une manière très classe de lui rendre hommage et du même coup, d’en finir avec lui. Merci, Monsieur Hazanavicius.

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